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L'abstraction entre Orient et Occident

Dans les premiers systèmes d'écriture, les images et les mots sont indissociables, les signes renvoyant directement aux objets du monde réel. Avec l'apparition de l'alphabet grec, les mots perdent ce lien direct avec l'objet, faisant plutôt référence à la voix humaine. Dès lors, en Occident, la qualité visuelle de l'écriture disparait largement : images et mots se séparent.

L'abstraction est traditionnellement comprise comme une tentative de réduction de la peinture à ses éléments de base (forme, couleur, ligne sur support plat), éliminant ainsi toute référence non essentielle au langage. Toutefois, dans cette œuvre Joaquin Torres-Garcia prend le contrepied de cette tendance : il n’épure pas la peinture, mais tente de retrouver la qualité graphique des premiers systèmes d'écriture.

Dans l'histoire universelle de l'écriture, les artistes abstraits ne rompent pas avec le monde réel. Ils tentent de retrouver les liens entre les signes et la réalité. Cette œuvre d'A.R Penck renoue avec le langage des hiéroglyphes en mettant l'accent sur le caractère matériel du support et sur l'acte d'écrire. La peinture noire est appliquée grossièrement sur les zones blanches et vierges de la toile.

Dans l'histoire de la peinture occidentale, Vassili Kandinsky est le premier à se détacher de la réalité extérieure et à ouvrir la voie à un art abstrait qui soit l'expression d'une expérience intérieure. Cependant, l'influence directe des systèmes d'écriture égyptiens le conduit aussi à expérimenter un autre type d'abstraction. Dans cette œuvre, Kandinsky rétablit la structure en grille cohérente des hiéroglyphes, et transforme ainsi la peinture en un langage visuel. À la façon d’un échiquier, chaque signe acquiert une signification en fonction de sa position par rapport aux autres éléments du système.

Pour mieux saisir l'essence des images, Kandinsky cherche à réduire la peinture à sa composante de base : un trait sur une surface plane. Ce faisant, il met également en lumière le lien entre les images et les mots : la peinture est, par essence, une forme d'écriture.

Dans la lignée de Kandinsky, Paul Klee réduit la peinture à une relation entre lignes, plans, formes et couleurs. Après avoir séjourné en Tunisie et en Égypte, il commence à explorer par la peinture les limites de l'écriture ; autrement dit, il cherche à voir comment les lettres, une fois libérées de leur fonction première, peuvent être traitées à la façon de motifs picturaux.

Le surréalisme – libération de l'inconscient par une approche spontanée de la peinture – naît d'un mouvement littéraire basé sur des procédés d’écriture automatique. André Masson, premier artiste à adopter cette approche en peinture, exploite la composante graphique du langage, en combinant les mots et les images.

Joan Miró accompagne Masson dans une quête d'unification de la peinture et de la poésie. Il élabore une technique qui lui permet d'atteindre une forte intensité par des moyens d'expression minimaux, et de créer ce qu'il appelle « dessin-poème ».

À la suite d’un voyage au Japon à la fin de sa carrière, Miró change de style, à l’instar de Masson, qui est directement influencé par la calligraphie japonaise. La touche s'épaissit en lignes calligraphiques, soulignant le geste, l'inscription et les qualités physiques de la toile. Comme dans un système hiéroglyphique, la spontanéité apparente est soutenue par une structure sous-jacente stricte. Chaque élément occupe une position précise dans la composition.

En se tournant vers l'Orient, les artistes abstraits découvrent un langage qui n'est ni purement verbal ni purement visuel, mais une combinaison des deux : la peinture comme forme d'écriture, l'écriture comme pratique picturale. Dans la tradition zen, le moment de l'action – l'application physique de la peinture sur la surface – relève pour une part de l’éveil spirituel (satori).

Inspirés par cette idée, les artistes occidentaux commencent à libérer le mouvement, donnant de l'importance au geste et à la relation du corps dans la toile. Suite à un séjour au Japon, Georges Mathieu développe une forme d'abstraction lyrique et réalise de grandes œuvres dans le cadre de performances publiques à grande échelle. Par la rapidité de l’exécution, l’emploi de lignes continues et de coups de brosse impulsifs, il réduit la peinture et la calligraphie à la « fluidité linéaire » de l'écriture.

Dans la tradition zen, l'acte de peindre est moins un mode d’expression qu’une façon de faire le vide. S’appuyant sur le travail de Mathieu, Simon Hantaï élabore de nouvelles techniques qui ajoutent une forme de contrôle à la puissance explosive du geste. En froissant et en pliant la toile, il obtient une distribution apparemment aléatoire de couleurs qui répond en fait à une structure organisationnelle précise. Comme dans la calligraphie, spontanéité et ordre se conjuguent.

Influencé par l'automatisme des surréalistes, le peintre américain Jackson Pollock se consacre à la peinture gestuelle. Dans sa technique du dripping, de vastes mouvements corporels permettent à la peinture de s’écouler directement sur des toiles étendues au sol. L’intérêt de Pollock pour les lettres, les écritures romaines et arabes, les pictogrammes amérindiens et les idéogrammes japonais s’exprime avec évidence dans cette œuvre, où l’action painting devient un schéma linéaire structuré, une image de la lettre.

Chez Lee Krasner, épouse de Pollock, l'automatisme devient plus précis et plus cohérent. L’intérêt qu’elle porte aux manuscrits orientaux et à la calligraphie islamique ajoute au geste une forme particulière. Comme dans l'écriture, son approche est maîtrisée et délibérée. Ici, la matérialité de la toile est aussi présente que la peinture à l’huile qui l’embellit. On pense à une stèle égyptienne où, à côté des hiéroglyphes, la forme et la matière jouent un rôle essentiel dans l’effet produit par l’objet.

Alors que les peintres conçoivent leur pratique comme une forme d'écriture, un écrivain comme Christian Dotremont pousse son art dans la direction de la peinture. Dans ses « peintures-mots » (logogrammes), les lettres sont libérées de toute obligation de clarté, ce qui permet de privilégier le rythme et l'espace. Peinture et écriture sont ici réduites à un modèle essentiel : des inscriptions sur un support physique, une disposition organisée de lignes sur une surface plane.

L’importance accordée au support physique est poussée à son paroxysme chez Shakir Hassan Al Said. Influencés par l'abstraction occidentale – et l'accent mis sur la distinction entre images et mots –, les artistes arabes modernes libèrent la lettre des limites où la retenait la tradition. Dans l’acte de marquer, esquisser, écrire, les différences s’estompent entre calligraphie et peinture.

Au-delà de toute préoccupation formelle, le dialogue entre abstraction et calligraphie fait apparaître un contexte spirituel partagé. Les artistes occidentaux ne sachant pas décoder les symboles non occidentaux, ils adoptent les caractéristiques fondamentales de la calligraphie, et permettent une métamorphose du texte en image. Dans cette œuvre, qui rend hommage aux nombreux mots exprimant le sentiment amoureux en arabe, Ghada Amer propose une forme personnelle de décodage. Écrits à l'envers, les mots sont lus en regardant à travers la sphère, dans une union abstraite parfaite de la lettre et de la matière.

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